Il arrive, rarement c’est vrai mais il arrive, que des élus posent des questions
fondamentales sur le fonctionnement des assemblées parlementaires. Même si c’est peut-être sans vraiment s’en
rendre tout à fait compte.
Ainsi, dernièrement, à propos d’un projet de prise en charge des frais de garde des enfants d'élu-e-s par le Conseil communal de Lausanne pendant la durée des séances, un conseiller socialiste, lui-même père, a soulevé la question de la présence de parents d’enfants de 0 à 12 ans au sein du corps délibérant. Soulignant qu’ils ne sont qu’une quinzaine parmi les élus, il ajoutait que ce 15% était bien peu, alors que le Conseil traite de nombreux sujets en rapport avec le fait d’être parent ou avec l’enfance: l’accessibilité des transports publics pour les enfants, leur gratuité, leur mode de financement, les garderies, l’école. Il concluait qu’il était important de garantir l’accessibilité au Conseil communal à cette catégorie de la population
Excellente, cette intervention ! Il aurait pu ajouter que toutes les couches de la population lausannoise ne sont pas présentes au Conseil, loin de là.
De fait, les professions libérales, les cadres et les professions intellectuelles — ceux qu’on range depuis quelques décennies sous le terme générique de «classe moyenne» — constituent le gros des élu-e-s de tous les partis, au détriment des simples employés et des ouvriers. Un examen attentif et honnête, bien que non rigoureusement scientifique, révèle qu’au Conseil communal, 73 sur les 100 élues et élus sont issus des couches les mieux dotées en capital économique et en capital culturel — comme aurait dit Pierre Bourdieu. En comptant les retraité-e-s sur la base de leur profession d’origine ((ils sont 15), on y trouve 11 représentants des professions libérales (architectes, médecins, avocats), 19 cadres et intellectuels (cadres, chefs de service, chercheurs), 21 membres des catégories supérieures (enseignants du supérieur, gérants, fondés de pouvoir), 22 cadres intermédiaires (secrétaires syndicaux, enseignants au niveau obligatoire).
En face, si l’on peut dire, outre 10 « autres indépendants» (artisans, commerçants), on trouve 14 employés (secrétaire, assistante sociale, infirmières), 1 (!) ouvriers, 2 «non-actifs» (femme au foyer...) et 0 chômeur (du moins à ma connaissance).
Or le recensement de 2000 indique que sur les 62'258 ménages recensés à Lausanne (ce qui inclut les vieillards solitaires, mais exclut les enfants), et pour une population totale de 124'914 habitants, la répartition des catégories socio-professionnelles était la suivante: professions libérales: 8%; autres indépendants: 2,48%; intellectuels et cadres: 6,09%; catégories supérieures: 7,61%; cadres intermédiaires: 7,61%; employés: 8,8%; ouvriers: 2,43%; chômeurs: 4,04%.
En effet, le total ne fait pas 100! C’est que les «autres non-actifs», avec 40,6%, représentent presque la moitié des ménages lausannois. Cette catégorie statistique est probablement constituée des retraités, des femmes au foyer, des invalides, des femmes désireuses de travailler qui ont renoncé à s’inscrire au chômage, des rentiers, des riches étrangers oisifs, des bénéficiaires de l’aide sociale, etc.
Même s’il n’est pas exact scientifiquement de comparer des «ménages» statistiques avec des élu-e-s individuel-le-s pour en extrapoler des pourcentages, il est évident que dans la société lausannoise — comme dans n’importe quelle autre, d’ailleurs — il y a beaucoup moins, numériquement, de membres des classes dominantes que de membres des classes dominées. Or, parmi les élu-e-s, c’est exactement l’inverse.
Il ne s’agit pas de dire que les organes délibérants doivent être des «photocopies» de la société ni que les élus doivent impérativement «ressembler à leurs électeurs». Pourtant, la revendication de la parité des genres dans les Parlements, au nom du fait que si 50% de la population est composée de femmes, alors il est juste que 50% des élus ne soient pas des hommes, paraît aujourd’hui tout à fait raisonnable. Pourquoi serait-elle insensée, appliquée aux classes dites «défavorisées»? Au passage, une question: pourquoi, comment le sont-elles?
Cette surreprésentation des couches dominantes a certainement des conséquences sur les positions politiques du Conseil. Faire partie d’un groupe social favorisé sur les plans économique, culturel, etc., incite probablement à croire, en toute bonne foi, que tout le monde vit comme soi-même, et que ce qui est bon pour son groupe social est bon pour la société entière. Quand on est un privilégié, comment entendre les besoins et les intérêts des catégories sociales dont on vit éloigné, au quotidien ?
Ces 70% d’élus des catégories supérieures sont probablement à l’origine du manque d’entrain, voire de la surdité — quand ce n’est pas de la cruauté — du Conseil (et de la Municipalité) à l’égard des aspirations des habitants des quartiers populaires. Ou des bénéficiaires de l’aide sociale. Ou des locataires étranglés par les loyers trop élevés. Ou des travailleurs pauvres endettés. Etc. Tout cela, au nom de raisons économiques et politiques argumentées, mais qui servent surtout, dans l’immédiat, les intérêts de ceux qui les défendent.
Les politologues l’ont observé : le vieillissement d’une population tire l’électorat vers la droite. Il paraît logique qu’une majorité d’élu-e-s privilégié-e-s vote plutôt dans le sens de la défense de ses privilèges. Pour certains, de manière consciente, et pour d’autres en toute «mauvaise foi» (comme aurait dit Sartre) parée d'«humanisme».
En parlant de la représentativité des parents de jeunes enfants, le jeune père élu posait en réalité cette question, fondamentale pour un vrai fonctionnement démocratique. Sinon, à quoi sert d’avoir aboli le suffrage censitaire au XIXe siècle pour garantir le droit de vote et d'éligibilité de tous les citoyens?
Il reste donc, pour les prochaines élections, à poser les conditions de l’élection des employés, des ouvriers, des précaires, des chômeurs, des bénéficiaires du revenu d’insertion, etc. Tous ceux qui croient qu’ils «ne sont pas assez intelligents pour faire de la politique»… Et qui voient, de ce fait, leurs besoins et leurs opinions niés par les élus, parce que ceux-ci les ignorent.
Post-scriptum: l'autrice de ce billet est membre du Conseil communal de Lausanne et siège dans les rangs du groupe A Gauche Toute! Elle appartient à la catégorie socio-professionnelle des employés, mais peut-être aussi des cadres intermédiaires. Démunie de capital économique, elle est fortement dotée en capital culturel. Elle fait donc partie des 70% d'élus privilégiés...
Derniers commentaires
Il y a plusieurs éléments d'explications :
- Une part importante des gens modestes n'ont pas le droit de vote, car étrangers. Et les gens modestes suisses ont plutôt tendance à refuser ces éventuels renforts lorsqu'ils rejettent les facilitations de la naturalisation...
- Comme vous le signalez, les gens modestes hésitent à s'engager, mais aussi tout simplement à s'intéresser à la politique !
- Et, cerise sur le gâteau, les gens modestes préfèrent trop souvent voter à droite, en particulier pour l'UDC (élus dont les revenus sont souvent fort élevés).
C'est cette problématique que la gauche devrait aborder de front. Actuellement, elle trouve sa force auprès des classes moyennes qui jouent la solidarité avec les classes plus modestes. Mais jusqu'à quand ?