« Le poisson pourrit par la tête. » [Proverbe chinois]

«Avec les citoyens qui cherchent à comprendre»

05.03.2010
de: Diane Gilliard dans: Actualités

Officiellement, le rôle des journalistes est de refléter toutes les opinions existantes dans la société, sans porter de jugement. Mais… Mais il y a des méthodes pour faire passer son avis, le même que celui du pouvoir, en l'occurrence, sous couvert d’indépendance à l’égard des pouvoirs. Le 2 mars dernier, 24 heures en a fait une démonstration d'école.

C’était une interview de Rebecca Ruiz, présidente de la section lausannoise du Parti socialiste, sur la politique de sa formation, mené d’une main vigoureuse, et vigoureusement partiale, par Gérald Cordonnier en prélude aux élections communales de mars 2011. Non, M. Cordonnier n’a probablement pas ─ ou pas plus que d’habitude dans ce type d’exercice ─ malmené les propos de l’interviewée. Tout son art tient dans ses questions. Leur addition donne une petite idée de ses convictions profondes ─ à moins que son inconscient ne lui ait joué des tours.

Ne préjugeons pas des opinions du citoyen Cordonnier. Et faisons le crédit au journaliste Cordonnier qu’il reprenait la profession de foi d’un maître, Jean-Michel Apathie, sacré «meilleur interviewer de France», par ses pairs. Celui-ci affirmait en 2007, sur les ondes de la radio privée RTL: «Je pense que le journaliste a (…) la responsabilité de dire ce qui est. Et le journaliste n’a pas à accompagner tel ou tel dans sa quête ou dans sa conquête du pouvoir. (…) Le journaliste doit rester à sa place. Et sa place, ce n’est pas avec ceux qui gouvernent ou qui veulent le faire. Sa place, c’est avec les citoyens qui cherchent à comprendre. Alors ça, il ne faut pas l’oublier.»

Pas une des questions de M. Cordonnier ne porte sur le programme du PS, sa vision politique, ses propositions pour améliorer un tantinet la condition des classes ouvrières et populaires, dont il fut le représentant depuis sa fondation. Sur ce plan, même en restant résolument hostile à la «conquête du pouvoir» par le Parti socialiste lausannois, il aurait pourtant pu faire un carton, le PS ayant renoncé depuis quelques années à être même timidement réformiste. Mais non. M. Cordonnier «reste à sa place», aux côtés des «citoyens qui cherchent à comprendre». Et ceux-ci, dans sa vision du monde, sont tous séduits par les thèses du Parti libéral-radical, voire de l’UDC.

Entrée en matière: «Qu’arrive-t-il au Parti socialiste lausannois? En quelques semaines seulement, des propositions toutes plus étonnantes les unes que les autres émanent de vos rangs…» (Gérald Cordonnier veut évidemment parler de la proposition, par un municipal socialiste, d’offrir des places d’apprentissages à des jeunes sans-papiers dans l’Administration communale). Rebecca Ruiz n’ayant pas semblé comprendre la fine allusion, il insiste: «Reconnaissez quand même que le tollé provoqué par la proposition (…) d’engager illégalement des apprentis sans-papiers a pu surprendre…» Rebecca Ruiz refusant de commenter la stratégie de la Municipalité, le preux chevalier de l’objectivité passe hypocritement aux conseils de stratégie: «Ne pensez-vous pas que, pour mettre toutes ses chances de son côté, Oscar Tosato aurait dû, stratégiquement, avertir les instances socialistes cantonales du coup politique qu’il préparait?» Il tente ensuite la compassion: «Depuis deux semaines, l’UDC ne cesse de tirer à boulets rouges sur le PSL. (…) N’avez-vous pas l’impression d’avoir mis inutilement le feu aux poudres, à une année des prochaines élections?» Et il enfonce le clou: «Aucune crainte, donc, de subir une sanction lors des prochaines élections communales en 2011?»

C’est que, du point de vue de Gérald Cordonnier, le PSL est bien mal barré (miam!), ce qui le fait trébucher dans le mépris, voire la misogynie: «Avec (…) [le municipal] Jean-Christophe Bourquin qui affiche, déjà aujourd’hui, un bilan très mitigé, l’enjeu des communales 2011 ne s’annonce-t-il pas un peu trop lourd pour la jeune présidente que vous êtes, surtout après le succès de 2006?» (Ras le bol de ce succès!, l’entend-on penser.) Bien tuyauté, il feint néanmoins de recouper l'information: «Contrairement aux rumeurs qui courent, le PSL n’est donc pas sous tutelle du comité cantonal?», avant de tenter une estocade : «N’avez-vous pas l’impression d’avoir été lâchés par des élus très expérimentés (…) propulsés très vite au Grand Conseil?» Rebecca Ruiz répond que ces députés sont très souvent sur les stands du samedi matin, ce qui autorise Gérald Cordonnier à se faire didactique et protecteur: «Ce n’est quand même pas sur un stand du marché que la stratégie socialiste se décide…»

Mais où M. Cordonnier se sent vraiment «avec les citoyens qui cherchent à comprendre», c’est quand il interroge Rebecca Ruiz sur «les problèmes de sécurité». Ces questions sont soigneusement placées dans un encadré, ce qui leur confère une meilleure visibilité. «Au Conseil communal, les Socialistes semblent vouloir éviter systématiquement tous les débats en lien avec les problèmes de sécurité. Ne finissez-vous pas par paraître déconnectés des soucis de la population?» En effet, «Sitôt que la droite propose une solution répressive, le PSL lui oppose, pourtant, un «non» ferme…»

Résumons: le PSL fait des propositions étonnantes, qui provoquent des tollés, il est lâché par ses élus expérimentés, ceux qui restent sont des nazes et il est sous tutelle. D’ailleurs, l’UDC tire à boulets rouges sur lui. CQFD. Le lecteur le plus idiot aura compris que le PS est sur Soleure et que voter pour lui serait le signe d'une grave irresponsabilité politique.

Pourtant, il existe des citoyens qui pensent que les questions liées à la délinquance et à la sécurité, comme celles liées au maintien d’une réserve de travailleurs sans papiers, bien utiles pour les payer au lance-pierre sans qu’ils mouftent, méritent d’autres réponses que les gesticulations répressives udéciennes et libérales-radicales. Ces citoyens, qui eux aussi «cherchent à comprendre», auront-ils un jour un journaliste à leurs côtés?

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Derniers commentaires

#258 Julia 24.03.2010 18:52 Très bien. L'article est franchement bon. Y en a marre de la politique anti-gauche du 24 heures ! et en plus mysogine par dessus le marché... parce qu'il n'aurait pas traité un homme du PS de même manière.
Merci de le remettre à sa place.
Julia
#252 Vanille 06.03.2010 17:06 Hi!Hi!Hi! Jouissifffff!!!!!!!
Excellent!
Vanille

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